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PHARMACIEN

Violences faites aux femmes : ce que l’officine peut entendre

Par L'équipe Genysis · 14 octobre 2026 · Lecture 8 min

Violences faites aux femmes : ce que l’officine peut entendre

Une phrase ordinaire traverse le comptoir, plus vite que les autres : elle serait tombée. Rien ne l’obligeait à le préciser. Le repérage des violences conjugales, en pharmacie, commence souvent par là, pas par un aveu. L’équipe peut l’entendre sans ouvrir une enquête.

Une phrase ordinaire, dite trop vite

Les phrases sont banales, et c’est bien pour cela qu’elles passent. « Je suis tombée. » « Il ne veut pas que je vienne seule. » « Mettez le nom en petit, il regarde le sac. » Un partenaire qui répond à toutes les questions. Une demande répétée pour dormir, pour masquer une marque sur le visage, pour un médicament que quelqu’un d’autre contrôle. Aucune de ces scènes n’est une preuve. Plusieurs, ou une seule dite avec une peur que l’on sent, justifient de ralentir. On ne transforme pas une maladresse réelle en soupçon, et on ne classe pas non plus trop vite l’inquiétude dans la case « on se fait des idées ».

Le rythme du comptoir est l’ennemi. Si l’on enchaîne la délivrance, la phrase est perdue. Si l’on relève la tête et que l’on interroge devant la personne qui accompagne, on peut aggraver ce que l’on croyait aider. Le geste juste est modeste : proposer un moment à l’écart, accepter que la personne ne s’y rende pas, ne rien inscrire sur le sac. On n’a pas à obtenir un récit. On a à ne pas rendre la suite plus dangereuse.

Violences conjugales : le repérage en pharmacie reste discret

Le repérage dont il est question n’est pas un questionnaire proposé à toutes les femmes, ni une campagne menée au micro du comptoir. C’est une attention quand quelque chose ne va pas avec la scène : la peur, le contrôle, la phrase qui ne colle pas, l’impossibilité de parler seule. On ne « dépiste » pas les violences comme on remettrait un kit. On offre un espace, et éventuellement une question, lorsque la personne est seule et que la porte est fermée. Cette question peut être simple : est-ce que vous vous sentez en sécurité chez vous. Elle supporte un non, un silence, un changement de sujet.

Discret ne veut pas dire absent. Une équipe qui a décidé de ne jamais rien voir ne fait pas preuve de tact : elle se protège. Discret veut dire que la question ne s’entend pas de la file, qu’elle ne se pose pas devant l’auteur possible, qu’elle ne se répète pas à chaque passage pour « faire le point ». Une fois suffit, dite sans gravité théâtrale. Si la personne parle, on écoute. Si elle ne parle pas, on n’insiste pas, et on laisse malgré tout une porte : elle pourra revenir, ou prendre un numéro, sans avoir à se justifier.

Écouter n’est pas enquêter

Écouter, c’est laisser la personne dire ce qu’elle veut, dans l’ordre qu’elle veut, et s’arrêter quand elle s’arrête. Enquêter, c’est demander depuis quand, pourquoi elle reste, si les enfants sont concernés, ce qui s’est passé exactement, s’il y a des preuves. Ces questions mettent la personne en position de se défendre, et elles n’apportent rien que l’officine serait en droit de trancher. Le pharmacien n’est pas un enquêteur. Il n’a pas à reconstituer les faits, ni à demander de montrer une lésion, ni à photographier quoi que ce soit.

On croit parfois aider en « comprenant toute l’histoire ». On retient la personne, on la fait pleurer dans un lieu où elle n’est pas en sécurité pour le faire, on la charge d’un récit qu’elle devra peut-être répéter ailleurs, dans un cadre prévu pour cela. Mieux vaut une phrase qui laisse le choix. Vous n’êtes pas obligée de tout dire. Si vous voulez un recours, je peux vous l’indiquer. Si vous ne voulez pas, je n’insiste pas. Le silence après cela fait partie de l’écoute. Il ne se comble pas par une nouvelle question.

Ne pas ajouter du danger au danger

Le danger s’ajoute très concrètement. Appeler le conjoint « pour comprendre ». Laisser un message sur un téléphone partagé. Écrire un mot sur l’ordonnance ou sur le sac. Poser la question alors qu’il est dans l’officine, même à voix basse s’il peut lire les visages. Conseiller de « partir maintenant » comme si le départ était simple et sans suite. Demander à la personne de revenir avec lui pour « crever l’abcès ». Chacun de ces gestes peut se retourner contre elle après la sortie. On ne les fait pas, même avec de bonnes raisons, même si un collègue trouve que « il faut bien agir ».

  • ne pas appeler le conjoint, ni laisser de message sur un téléphone partagé ;
  • ne rien écrire sur le sac, ni sur l’ordonnance qui rentre à la maison ;
  • ne pas poser la question devant l’accompagnant ;
  • ne pas conseiller un départ immédiat comme s’il était sans risque ;
  • en danger immédiat, appeler le 15 ou le 112, sans retenir personne.

S’il y a un danger immédiat — une menace présente, une blessure qui ne peut pas attendre, une personne qui ne peut pas repartir en sécurité — on appelle le 15 ou le 112. On ne retient personne par la force, on ne fait pas barrage, on ne joue pas les gardiens. On protège l’espace comme on peut, on reste avec elle si elle le souhaite, et on laisse les secours faire leur part. Hors de ce danger immédiat, on ne déclenche pas une scène. On donne une information sobre, et on laisse la personne décider du moment.

Vous n’êtes pas obligée de tout me raconter. Si vous voulez un numéro discret, je peux vous le donner sans que cela se voie sur le sac. Vous pouvez aussi ne rien prendre aujourd’hui.

Le 3919, le secret, la trace

Le 3919 est un numéro d’écoute et d’orientation pour les femmes victimes de violences. On peut l’écrire sur un petit support facile à dissimuler, ou proposer d’appeler depuis la pièce si la personne le demande et si ce n’est pas dangereux pour elle. On ne le crie pas. On ne le compose pas devant l’accompagnant. On ne force pas l’appel pour se donner l’impression d’avoir fait quelque chose. Le numéro n’est pas une fin : c’est une porte, que la personne ouvrira si elle le peut.

Le secret professionnel la protège. Il n’est pas une muraille lorsque le danger est grave et immédiat, et il n’est pas non plus une autorisation à tout raconter à un proche ou à un collègue curieux. On ne promet pas « je ne dirai rien à personne » si la situation pourrait imposer d’agir pour protéger une vie. On dit ce que l’on peut tenir. Les voies de transmission et leurs conditions se vérifient sur service-public.fr : on ne récite pas une procédure approximative. Si une trace est utile, elle reste factuelle, sans adjectif et sans roman, et l’on se demande qui pourra la lire.

Repérage des violences conjugales : la part de la pharmacie

La pharmacie voit souvent, et elle voit dans l’ordinaire : les renouvellements, les demandes à voix basse, le contrôle du sac, la personne qui ne vient jamais seule. Cette fréquence est sa part. Elle ne délivre pas un certificat, elle ne reçoit pas une plainte, elle ne dit pas le droit à la place des institutions. Elle peut entendre, ne pas mettre en danger, donner le 3919, orienter vers un médecin lorsque des soins sont nécessaires. Elle ne promet pas de « régler » la situation avant la fermeture.

Cette part se partage. Une grossesse, un suivi gynécologique, une visite à domicile, une consultation : d’autres professionnels voient d’autres fragments. Lorsque des enfants sont dans le même paysage, la réponse n’est pas la même que pour l’adulte, et elle ne se mène pas devant l’adulte inquiétant. L’article sur les signaux qui comptent lorsque l’enfant est au comptoir prolonge la vigilance sans mélanger les deux gestes. On ne questionne pas un enfant pour en savoir plus sur sa mère, ni l’inverse.

Médecin, sage-femme, infirmier, et l’officine

Le médecin peut être le recours pour des soins et pour les écrits qui relèvent de lui. La sage-femme entend souvent pendant la grossesse et le suivi, moments où la parole se libère parfois. L’infirmier voit le domicile, là où le comptoir ne va pas. Aucun ne remplace les autres, et l’officine ne se substitue pas à eux parce qu’elle aurait « mieux senti » la situation. On propose le relais, on ne l’impose pas, et on ne contacte pas ces professionnels dans le dos de la personne hors du cadre qui le justifierait.

En équipe, on se met d’accord avant d’en avoir besoin. Qui propose la pièce. Qui ne pose jamais la question devant un accompagnant. Où est noté le 3919, sur un support discret. Que dit-on si l’on ne sait pas. Que ne dit-on jamais. Ce brief est court, et il évite l’improvisation émue, qui est rarement la plus sûre. Le ton reste sobre. Pas de récit de cas en salle de pause qui rendrait la personne reconnaissable. Pas de certitude affichée. Une attention, une limite, un numéro, une porte.

Questions fréquentes

Faut-il poser la question des violences à toutes les patientes ?

Non. On ne généralise pas un interrogatoire. On propose un espace, et éventuellement une question, quand la scène inquiète et que la personne est seule. Un non ou un silence clôt l’échange.

Que peut-on noter dans le dossier ?

Le strict nécessaire, factuel, sans jugement et sans récit. On se demande qui pourra lire cette trace. On n’écrit pas sur le sac, ni au dos d’une ordonnance que la personne ramène chez elle.

Le 3919 se donne-t-il à voix haute ?

Non. On le transmet discrètement, ou on propose d’appeler depuis la pièce si la personne le souhaite et si ce n’est pas dangereux. On ne compose pas le numéro devant l’accompagnant.

Le secret interdit-il toute transmission ?

Il protège la personne. Il ne se raconte pas à l’entourage. Lorsque le danger est grave et immédiat, le cadre prévu — à vérifier sur service-public.fr — l’emporte sur une promesse de silence que l’on n’aurait pas dû faire.

Se préparer à entendre, sobrement

Entendre une phrase anodine sans enquêter et sans ajouter de danger se prépare, pour ne pas improviser le jour où la voix baisse.

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