Violences faites aux enfants : les signaux qui comptent au comptoir
Par L'équipe Genysis · 13 octobre 2026 · Lecture 8 min

L’enfant ouvre la bouche, et c’est l’adulte qui répond. Le pharmacien voit le regard se baisser. Les signaux de maltraitance, à ce comptoir, ne sont pas des certitudes : ce sont des scènes comme celle-ci, que l’on n’a pas le droit d’écarter trop vite.
L’adulte répond, l’enfant regarde ailleurs
La scène est fréquente, et elle n’est pas toujours inquiétante. Un parent pressé, un enfant timide, une question trop compliquée : l’adulte parle, c’est le quotidien. Elle devient un signal lorsqu’elle se répète d’une façon qui ferme l’enfant, lorsque l’adulte empêche tout échange, lorsque l’explication d’une venue change d’une phrase à l’autre, lorsque l’enfant cherche le regard de l’adulte avant d’oser le sien. Le pharmacien n’a pas à conclure. Il a à remarquer que la parole de l’enfant n’a pas de place, et à ne pas en rajouter en ne s’adressant qu’à l’adulte.
On peut parler à l’enfant avec des mots simples, sans interrogatoire, sans lui demander de raconter « ce qui s’est passé ». Une question sur ce qui le gêne aujourd’hui, la possibilité de ne pas répondre, un ton qui ne le met pas en faute. On ne le prend pas à part de force. On ne le sépare pas de l’adulte par un stratagème. On ne lui promet pas un secret que l’on ne tiendra pas. S’il ne dit rien, son silence n’est pas une preuve, et il n’est pas non plus une raison de hausser les épaules.
Maltraitance de l’enfant : les signaux que le pharmacien peut voir
Au comptoir, les signaux sont ceux d’une scène, pas ceux d’un examen. Des explications qui ne se ressemblent pas. Un délai surprenant avant de venir pour un soin. Un adulte qui se moque de la douleur de l’enfant, ou qui la nie. Un enfant qui sursaute, qui ne lâche pas l’adulte des yeux, ou qui semble absent. Des « il est maladroit » répétés, sans que l’équipe ait à décrire une lésion pour s’en inquiéter. Un traitement manifestement non donné, une ordonnance que personne ne semble suivre. La pauvreté, la fatigue, la maladresse parentale ne sont pas des violences. Un faisceau qui inquiète n’est pas non plus une famille « difficile » que l’on rangerait trop vite.
On ne dresse pas une liste de blessures à reconnaître, et on ne demande pas à voir. Le pharmacien n’examine pas un enfant, ne le déshabille pas, ne photographie rien, ne fait pas répéter un geste. Il note ce qu’il a vu et entendu : qui parlait, quelle explication a été donnée, ce que l’enfant a pu ou non exprimer, ce qui a été délivré ou non. Ces faits, sobres, valent mieux qu’une impression forte rédigée avec des adjectifs. L’impression se trompe. Les faits se transmettent.
Un signal n’est pas une certitude
Un signal isolé peut ne rien vouloir dire. Deux visites maladroites ne font pas une maltraitance. L’équipe résiste aux deux pentes : tout interpréter, ou ne rien voir pour ne pas se tromper. On peut se dire, à voix basse et entre collègues concernés seulement : quelque chose cloche, je ne sais pas quoi, je ne conclus pas. Cette phrase est plus professionnelle qu’une certitude. Elle ouvre la question du relais, au lieu d’ouvrir un tribunal dans l’arrière-boutique.
On ne pose pas le mot à la place des professionnels dont c’est la mission. On ne le pose pas non plus devant l’enfant, ni devant l’adulte. Dire « je pense que cet enfant est maltraité » au comptoir est une accusation, pas une protection. Le rôle s’arrête à la vigilance et à la transmission dans le cadre prévu. Il ne commence pas un diagnostic, ni une enquête, ni une confrontation. En rester là n’est pas de la tiédeur. C’est ce qui évite de faire courir un risque de plus à l’enfant après la sortie.
Ne pas confronter l’adulte devant l’enfant
Confronter, c’est demander à l’adulte, devant l’enfant, s’il est violent, s’il « dit la vérité », s’il a quelque chose à se reprocher. C’est aussi le prendre à partie d’un ton qui humilie. L’enfant entend qu’il est au centre d’un conflit, et il repart avec l’adulte. Ce qui se passe ensuite, l’officine ne le voit pas. La confrontation soulage parfois l’équipe. Elle peut augmenter le danger. On ne la pratique pas, même lorsque l’on est presque sûr, et surtout pas pour obtenir des aveux.
- ne pas demander à l’adulte, devant l’enfant, s’il est violent ;
- ne pas interroger l’enfant comme un témoin ;
- ne pas déshabiller, photographier, ni faire montrer une lésion ;
- ne pas promettre un secret que l’on ne pourra pas tenir ;
- en danger immédiat, appeler le 15 ou le 112.
On ne questionne pas non plus l’enfant comme un témoin. Pas de « dis-moi la vérité, lui ne t’entend pas ». Pas de démonstration demandée. Pas de promesse que « cela restera entre nous » si l’on sait que l’on devra peut-être en parler à d’autres. Si le danger est immédiat, on appelle le 15 ou le 112. On ne retient personne par la force, on ne se lance pas dans une poursuite. On peut rester avec l’enfant dans un espace visible si l’adulte s’éloigne et que la situation l’exige, le temps que les secours prennent le relais. Le cadre exact se vérifie plutôt que de s’inventer un rôle de gardien.
Je vais aussi m’adresser à l’enfant, avec des mots simples. Vous pouvez rester. C’est lui que j’écoute, et il peut ne pas répondre.
Le 119 et l’information préoccupante
Le 119, Allô enfance en danger, est ouvert aux professionnels comme aux particuliers. Il sert à être conseillé lorsque l’on est inquiet et que l’on ne sait pas qualifier la situation. L’information préoccupante, elle, s’adresse à la cellule départementale lorsque l’inquiétude est là sans danger immédiat. Ce ne sont pas deux mots pour la même chose, et ce n’est pas à l’officine d’en improviser le circuit. Le détail des voies, et ce qui est attendu de chacun, se lit sur service-public.fr. On appelle pour être aidé à faire juste, pas pour déléguer son émotion.
En danger immédiat, le 15 ou le 112 passent avant la paperasse. Hors de ce cas, on prend le temps de décrire des faits, pas une conviction. On ne prévient pas l’adulte que l’on « va le signaler », dans une formule qui le braque et expose l’enfant. On ne raconte pas non plus la démarche à toute l’équipe élargie. Les personnes qui ont vu la scène, et celles qui doivent transmettre, suffisent. L’enfant n’est pas informé d’une procédure avec des mots d’adulte qu’il ne peut pas porter.
Signaux de maltraitance de l’enfant : ce que le pharmacien ne classe pas trop vite
Certains signaux ne se rangent pas dans « famille agitée » ou « parent fatigué » sans un temps d’arrêt. L’adulte qui interdit tout contact avec l’enfant. L’explication qui change quand on reformule doucement. La peur visible. Le soin repoussé alors que la gêne est là. Le traitement qui ne part jamais, ou qui part dans des conditions que l’enfant ne semble pas pouvoir dire. Le pharmacien ne classe pas cela trop vite, et il ne le classe pas non plus comme une preuve. Il se donne le droit d’en parler au bon relais plutôt que de trancher entre deux collègues.
Il se donne aussi le droit de ne pas tout attribuer à la maltraitance. Une ordonnance étrange, un adulte qui répond à la place de l’enfant, cela peut être un problème de délivrance, pas une violence. L’article sur les médicaments pédiatriques hors AMM rappelle une autre raison de ralentir : lire l’âge, la forme, la mention, expliquer aux parents. Ralentir pour le médicament n’est pas ralentir pour la protection, et l’inverse non plus. Mélanger les deux peut faire manquer l’un ou l’autre. On sait pourquoi l’on s’arrête.
Deux scènes voisines, deux vigilances
La même famille peut faire l’objet des deux attentions : une femme qui n’arrive pas à parler, un enfant qui ne parle pas. Les gestes ne se copient pas. Ce que l’on propose à un adulte — une question sur sa sécurité, le 3919 — n’est pas ce que l’on propose à un enfant. On ne se sert pas de l’un pour faire parler l’autre. L’article ce que l’officine peut entendre pose le cadre sobre du côté des femmes ; il ne donne pas un mode d’emploi pour interroger un mineur. Quand les deux scènes se présentent ensemble, on protège d’abord, on n’instruit pas.
Le regard utile est celui de la sémiologie au sens le plus simple : observer, nommer ce que l’on observe, ne pas sauter au diagnostic. Une plainte, une attitude, une discordance. Puis la limite du rôle, dite clairement en équipe. Le pharmacien n’est pas le travailleur social, ni le médecin qui examine, ni le service qui évalue. Il est souvent le premier à voir l’enfant debout au comptoir, entre deux courses. Cette place oblige à ne pas détourner les yeux. Elle n’oblige pas à jouer tous les rôles.
Questions fréquentes
Une lésion expliquée par une chute est-elle un signal ?
Pas à elle seule, et l’officine n’a pas à la faire décrire pour « vérifier ». Une explication qui change, un délai, une peur ou un adulte qui empêche l’enfant de parler comptent davantage qu’une image. On ne demande pas à voir.
Faut-il interroger l’enfant seul ?
On ne l’isole pas par la force ni par une ruse. On peut lui parler simplement, devant l’adulte ou non selon ce qui est possible sans danger, et accepter qu’il ne réponde pas. On ne mène pas un interrogatoire.
Quelle différence entre le 119 et une information préoccupante ?
Le 119 conseille, y compris les professionnels, lorsque l’on doute de la conduite à tenir. L’information préoccupante transmet une inquiétude à la cellule départementale, hors danger immédiat. Le circuit à jour est sur service-public.fr. En danger immédiat : le 15 ou le 112.
Que faire si l’adulte se braque ?
On ne le confronte pas devant l’enfant, et on n’élève pas le débat. On reste factuel sur la délivrance en cours. Si le danger est immédiat, on appelle les secours. Sinon, on cherche le relais adapté sans mettre l’enfant au centre d’une dispute de comptoir.
Former le regard de toute l’équipe
Reconnaître un signal sans le transformer en certitude, et sans exposer l’enfant, se travaille avant que l’adulte ne réponde à sa place.
Se former au repérage des violences faites aux enfants
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